F. de Féline

Mort, accidents, tremblements de terre, fraude, incendies, licenciements, cambriolages, soldes, élection, vol à l'étalage, meurtre, suicide, températures en hausse. Explosions, manifestations, grève, police, déclaration, inondations, spectaculaires, laisse à croire, devraient, pourraient, êtres, rixe, détournement de fonds, chômage en hausse, températures en baisse. Embouteillages monstres, destruction, essais nucléaires, pic de pollution, drame, loups, horrible, carnage, feu, épidémies, attaque, prise d'otage, assaut, bombardement, attentats, explosion, famine, tir de roquettes, procès, exploités, températures en hausse. Jugement, horoscope, liberté de la presse, expulsions, ouragan, violences, émeutes, noyade, missiles, mise à mort, condamnation, exécutions, visite éclair, fraude électorale, viol collectif, dossier brûlant, autorise à penser, promesses, économie en baisse, températures en nette amélioration. Merde. Fuck off.

Le JOURNAL, in AJOURS © F.de Féline, 2008. Universale Original.




L'art du collage est le plus nouveau et le plus primitif à la fois.
L'enfant le pratique spontanément. Il prélève, il collecte ce qui lui plaît, coquillages ou feuilles mortes, pour en faire des tableaux, des sculptures, des colliers. Pour les garder, les regarder. C'est déjà du ready made. L'acte de prendre, de changer de place, de changer d'ordre, libère. Libère le regard, libère le sujet de l'emprise qui pesait sur lui.
Où il s'agit de montrer, il ne transforme pas – ce serait un leurre – il déplace. L'art du collage, par sa facture morcelée, est le garant de la mobilité, de la transformation. Il n'a pas le projet totalitaire.

Joseph Zobel

Aux premières maisons qu'Aristide aperçut, toute la fatigue de ses petites jambes se dissipa. Une impétueuse goulée de joie s'engouffra dans sa poitrine, presque douloureusement, tel un objet trop lourd lâché dans un sac fragile.
Pour la quatrième fois, Théodamise dit :
– Nous y sommes !
Les autres fois, c'était pour dire : "Courage ! nous arrivons."
Mais cette fois, Aristide eut une entière et suprême confiance, car il voyait, à peu de distance devant eux, des gens qui s'étaient arrêtés pour se laver les pieds dans l'eau d'une rivière, et d'autres qui se chaussaient ou arrangeaient leur toilette, assis sur le parapet d'un pont. Pas de doute : on était à la gueule du bourg.
Quand ils atteignirent le pont, la maman s'arrêta. Elle dit : "Bonjour-Messieurs-Dames !" en posant à terre le petit panier qu'elle portait sur la tête. Aristide salua de même et se mit à regarder autour de lui.
Il y avait des ânes bâtés qui broutaient paisiblement près des parapets, et d'autres qui, impatients, continuaient de marcher tout seuls, et que les cris et les jurons de leurs maîtres ne parvenaient pas à arrêter.
Les hommes rabaissaient les ourlets de leur pantalon et pinçaient le rebord de leur chapeau.
Il y avait beaucoup de petis garçons et de petites filles. Il y avait des marchandes, certainement, car par terre s'arrondissaient de grands paniers lourdement chargés de légumes et de fruits. Il y avait des jeunes filles qui allaient à la messe, toutes simplement mises, avec des corbeilles légères. Les unes se lavaient le visage, les bras et les pieds, se chaussaient, retouchaient leur coiffure ; d'autres avaient voyagé avec leur vieille robe et se changeaient. Elles s'accroupissaient contre le parapet et criaient aux hommes de ne pas les regarder. Et les hommes de protester par des quolibets et des railleries.
Et les vieilles de se récrier, car elles allaient recevoir la trois fois sainte hostie. Et puis, il y avait les enfants... La plupart, il est vrai, feignaient avec candeur de n'avoir rien compris.
Théodamise se fit une place sur une pierre, au bord de l'eau. Elle passa le plat de sa main mouillée sur les joues, les bras, les jambes de son enfant. Elle en fit de même pour elle. Puis ils montèrent sur le talus.
Elle dénoua le madras de sa hanche, l'étendit par terre, fit asseoir Aristide et lui enfila ses petites alpargates. Puis elle le ramena sur la chaussée, lui arrangea le col de sa petite blouse blanche bien apprêtée, rectifia le rebord de son petit chapeau de latanier, et d'un bout du madras humecté de salive, elle lui essuya le coin des yeux et de la bouche, les tempes, le creux des oreilles, le menton, le cou.
Aristide avait un petit visage rond, noir et mat, le front bombé, les sourcils cintrés. Il ressemblait beaucoup à sa maman. Il parut alors très doux, très gentil, réellement beau.

Le syllabaire, in Laghia de la mort, 1946. © Présence Africaine, 1978.




Arrivé au bourg, l'enfant va vivre une dure épreuve au seuil du monde convoité et redoutable d'accès qu'est l'école – la possiblité de lire et d'écrire au lieu de seulement travailler dans la plantation.
Aujourd'hui, dans les pays riches, l'avez-vous remarqué, pour la plupart des gens, l'écriture se réduit à peu de choses après la sortie de l'école. Lorsqu'on en reprend le goût, pour parler de soi – dans un atelier d'écriture, ou sur les blogs – on va longtemps avoir tendance à s'exprimer avec des infinitifs. Comme des colonisés on écrit petit nègre. Quand aucune créativité ne se développe, l'histoire se raccourcit. On a le maître – ou son ombre immense – dans le dos, on ne le voit pas. Aucun créole ne sort, le plus souvent, de ce balbutiement solitaire. La langue écrite sert essentiellement pour les décrets, c'est la langue des maîtres, elle est à sens unique.
Ce petit enfant – Aristide, Joseph – est devenu un maître. Le créole, il l'a nourri, il l'a aidé – l'un des tout premiers – à devenir une langue écrite. Mais il est devenu un maître dans la langue du maître. Il avait une farouche revanche à prendre. Sa peau est restée noire, très noire. Et sa langue a des millions de couleurs, des infinies nuances : c'est le soleil partagé.
Voir => l'aperçu bibliographique.

Gilbert Gratiant


Dépi man ti-man-maille cé pluss ain-min fleù
Pace fleù cé an jadin yo pöté lan-méson
Man plein suspension-a épi séphanotis
Gadé con ça joli :
Trois clochettes hibiscus
Ven-a ka balancé con ti cloche la folie
mélé épi guirlande du zhebb grasse argenté.

L'heù man lévé bon matin-a
Dépi chan-m-la man téja ouè
Soleil-la rouge con sang
Qui té cléré tout neuf, tout matadö
Lott bô la Martinique
Dé-ï-è lan mè, dé-ï-è rhaziè, dé-ï-è chan-can-n
Dé-ï-è an grand désodd du toutt möne en l'ai möne
Oti, rhô passé toutt
Mi la Montagne Vauclin
Pareil an grand chapeau gendamm
Mé an chapeau satin violett.
Man seul dans galrie-a
Man seul épi moin-min-m
Cé grand carreau blan-a ka fai an bel dan-mié
Quand yo croisé à tè épi carreau nouè-a.
La vie-a douce
La vie-a bel bon matin-a
Colibri ka suspen-n bô jasmin d'Arabie
Man ka ten-n an pian-no qui loin
Dans an villa
Tout faib, tout douce
Ça ka sen-m an bel-ai
Ça ka sen-m an romance
Chanson longtemps

An la riviè dleau clai ka coulé adan roche
Là man söti baingnin en bas an touffe bambou
Toutt moun pati
Man seul épi moin-min-m
Balancé dans berceuse cé plaisir l'innocence
En-nous songé qui moune té lé moin apré bal
En-nous songé qui moune té bô moin hiè au souè.

An vent fré ka lévé
I söti böd-lan-mè
A föce joué épi feuille i appren-n chanson yo
I passé dans savan-n, i ni lodeù gouyave
Dépi en bas möne-la i senti man té là
I juss rété musé bô an pied suringa
Pou couvé moin épi lodeù man pluss ain-m
Funett-la grand rouvè
Ven-a, vini chè
Vini di-moin bonjou
Ou cé an lamoureux qui pa ni jalousie
Ou peu caressé moin, man ni an göle batiss,
Boucl chuveu-moin défait, vini joué adan yo
Lan-main-ou press aussi douce qu-u lan-main souvenir
Man sé peu couè ou ja con-naitt toutt sucré moin
A föce nou ja palé ensen-m
A föce ou ja dömi bô moin
Quand man trop chaud
Loss an chumise à jou pa min-m assez légè.
Avant ou pati
Souplé métté ti-brin la frécheù dans caill-la
L'heù-ou passé an-ni frôlé
Mab-la oti Florence posé
En travè en funett
Plein soleil, plein lombrage
Trois carafe la Poterie épi siss vè cristal.
An branch bougainvillier sôti vérandah-a
Con an "voleù d'amour" i passé pa pèssien-n
Mé bel fleù curieuse-la pa peu prend-moin a-ï-en.
Ça dou quand on peu di :
– Man pa ni pièce la pein-n
Pièce gran la pein-n adan tchieù-moin
Mé mansé peu sérré an ti chagrin
Dan lan main-moin
Con an zouézo yo prend la glu
Qui lé volé.

Toutt frécheù grand bain-a man prend bon matin
Ka balancé épi moin-min-m dans berceuse-la,
ka vlopé moin
Considéré an la frécheùqui sésuspen-n
En l'ai an sorbet pon-m-du-liane.
Man ka chanté tout longg an chanson ti-man-maille
Malgré man ja passé lâge man-maille ka joué zouell.
Toutt moun ka di man bel,
Juss glace-moin dan chan-m-la
(Bô an couche oti man trop seul lan nuitt zéclai)
Qui content
Joli ti man-m-zell-la loss man ka fai-ï zieu-doux.
Man ka di nom an moun man sé lé-ï songé moin
Pesson-n pa ten-n a-ï-en
Mé man save i doué save...
Man lagghié sandal-moin assou carreau fouètt-la
Jan-m-moin nu, pied-moin nu,
Pied-moin qui ka posé
Pa si fö pou-ï bléssé an papillon à tè,
Assez fö pou-ï bercé rêve-moin dans berceuse-la.

Fab' Compè Zicaque, 1958 et (© Emile Desormeaux, Fort-de-France, 1976 pour mon édition).



Depuis que je suis petite, j'adore les fleurs. Les fleurs, c'est un jardin que tu portes dans la maison. J'ai entièrement garni la suspension de stéphanotis, regarde comme c'est beau : trois clochettes d'hibiscus qui se balancent au vent comme des petits grelots de fous, mêlés aux guirlandes de l'herbe d'argent.
Ce matin levée tôt, depuis ma chambre j'ai vu le soleil déjà rouge comme sang, qui éclairait tout neuf, tout matador, l'autre bord de la Martinique. Derrière la mer, derrière les halliers, derrière les champs de canne, derrière un grand désordre de mornes avec, plus haut que tous, la Montagne du Vauclin, pareille à un grand chapeau de gendarme, mais un chapeau satin violet.
Je suis seule dans la galerie, seule avec moi-même. Les grands carreaux blancs font un beau damier quand ils se croisent aux carreaux noirs. La vie est douce. La vie est belle ce matin.

(pour la traduction entière, voir : Ti-man-m-zell-la)
Sur Gilbert Gratiant voir aussi l'étude de Raphaël Confiant

Georges-Arthur Goldschmidt

Or, tout arriva en même temps, ce même jour d’octobre 1943 fut celui aussi d’un double accès à l’écriture. Au lieu de me donner, comme de coutume, à copier deux cents fois : « Je dois apprendre à ne pas bavarder en classe » ou « Je vais recevoir la fessée parce que je suis un paresseux », on se mit en tête de me faire copier « Le distrait » extrait des Caractères de La Bruyère. C’était la première fois que j’écrivais du français de cette façon-là. J’eus l’impression de planer au-dessus du texte, je n’avais jamais encore remarqué le bizarre et pittoresque agencement de toutes ces lettres qu’on n’entendait pas, pour la plupart, quand on lisait à haute voix et qui semblaient orner la page ; leur succession me surprenait, cela virevoltait élégamment. Dans la détresse quotidienne, cette langue que je recopiais ainsi faisait un surprenant et merveilleux refuge.
Tout y était différent de mon allemand maternel. Tout s’y passait autrement. Sous les phrases parfaites de La Bruyère se profilait, malgré moi, cette langue allemande. Elle était là, bloc d’effroi et de terreur, comme si on avait supplié jusqu’aux arbres de prendre votre place ; jusqu’aux clôtures de jardin qu’on enviait de ne pas être vous. Les uniformes brun-jaune avec le baudrier oblique du parti nazi, le NSDAP : l’épicier, le marchand de charbon, l’instituteur, tous ces gens qu’on connaissait et redoutait, raides, bottés, en rangs, qui défilaient dans les rues du village en brandissant le drapeau à croix gammée.

Le poing dans la bouche, Verdier, 2004.




Où commence la violence ? Ce n'est évidemment pas la question, puisqu'elle fuit sans cesse toujours en deça. L'important est de la repérer, pour l'arrêter au plus vite. Une fois qu'on a compris sa nature proliférante (ou contagieuse, ou mimétique, selon l'excellent terme de René Girard), il ne s'agit plus que d'agir.
La violence passe toujours par un endroit où elle peut être traquée et arrêtée. Cette plateforme d'observation, ce filet aux mailles étroites, c'est le langage. On y repère les mots contaminés, on peut les analyser : ils nous dévoilent leurs processus, qu'on peut remonter, interrompre, détourner. Il peut même parfois suffire de retrouver leur origine, de les remettre à leur place pour qu'ils cessent leurs méfaits. "Rendre à César ce qui est à César" est une formule anti-mimétique.
On trouve en abondance dans les textes – comme dans les bouches – des mots contaminés, mots piratés ailleurs, au pouvoir de séduction redoutable, des graines de violence, mis là intentionnellement ou inconsciemment. Ils sont avant tout une manière de nous identifier, bien maladroite, bien peu confiante en notre valeur.

Jules Renard

M. Lepic et sœur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l’un le journal, l’autre son livre de prix ; madame Lepic tricote, grand frère Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle des choses.
Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd.
— Chtt ! fait M. Lepic.
Pyrame grogne plus fort.
— Imbécile ! dit madame Lepic.
Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame Lepic porte la main à son cœur. M. Lepic regarde le chien de travers, les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt on ne s’entend plus.
— Veux-tu te taire, sale chien ! Tais-toi donc, bougre !
Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe de son journal, puis du pied. Pyrame hurle à plat ventre, le nez bas, par peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, il casse sa voix en éclats.
La colère suffoque les Lepic. Ils s’acharnent, debout, contre le chien couché qui leur tient tête.
Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et sœur Ernestine même jappe.
Mais Poil de Carotte, sans qu’on le lui ordonne, est allé voir ce qu’il y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre tranquillement chez lui, à moins qu’il n’escalade le mur du jardin pour voler.
Poil de Carotte, par le long corridor noir, s’avance, les bras tendus vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il n’ouvre pas la porte.
Autrefois il s’exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant du pied, il s’efforçait d’effrayer l’ennemi.
Aujourd’hui il triche.
Tandis que ses parents s’imaginent qu’il fouille hardiment les coins et tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste collé derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse lui réussit.
Il n’a peur que d’éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s’il lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte, trois ou quatre étoiles dont l’étincelante pureté le glace.
Mais l’instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge trop. Les soupçons s’éveilleraient.
De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu’au fond de la gorge. À ce tapage, qu’on juge s’il revient de loin et s’il a fait son devoir ! Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s’est tu, les Lepic calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu’on ne lui demande rien, Poil de Carotte dit tout de même par habitude
— C’est le chien qui rêvait.

Poil de Carotte, 1894.




Ce petit bout de texte raconte (comme toujours chez Jules Renard) beaucoup de choses. On pourrait prendre au hasard. Par exemple : le bruit.
Alors que le silence règne, intervient un bruit, provoqué par le chien. Le bruit est inacceptable, chtt ! Bientôt il envahit tout, comme une catastrophe, il a réveillé les fantasmes. On est aux aguets, l'ennemi menace, le bruit est le symptôme, on le combat. C'est la guerre du bruit contre le bruit : il faut faire beaucoup de bruit pour qu'il n'y ait rien, c'est à dire beaucoup de bruit pour recouvrir la peur. L'enfant, finalement, dénouera la crise par le bruit libérateur : celui du verrou qui ramène le silence de la fermeture entre soi.
On pourrait aussi raconter l'histoire sur le plan des relations :
calme dans la famille, personne ne s'intéresse à personne. Puis perturbation : le chien, sensé protéger le groupe, en aboyant réveille la peur d'une intrusion étrangère. Elle est insupportable. Pour la combattre, c'est à dire l'annuler, il faut combattre le chien qui l'incarne. C'est la guerre du tous contre un. L'enfant en sent le danger, il sait que c'est lui, le plus petit, qui est habituellement la victime désignée pour restaurer l'ordre. Il se "sacrifie" donc volontairement. Intuitivement il a démonté le mécanisme du "bouc émissaire" et il peut donc désamorcer la crise en mimant le sacrifice.
Cela raconte aussi l'histoire de l'animalité des hommes : le chien, comme celui de Raymond Devos, est un humain en réalité, il fait partie de la famille, c'est pourquoi il ne peut en être le gardien protecteur. Une fois la crise déclenchée, les autres hommes et lui s'indifférencient, partageant les dents, les claques, le journal, le ventre, le nez, le paillasson, la voix, la tête, les jappements, même le poêle se met à chevroter, et Pyrame, lui, va jusqu'à rêver.
En définitive, c'est Poil de Carotte,* dans le rôle du gardien, qui a la place du chien.
On en est arrivé à la pire forme de violence : l'enfant exclu de l'humanité.

* déjà rejeté de l'ordre des humains comme étant nommé dans l'ordre des couleurs, et dans celui des légumes.

Krishnamurti

La lune jaillissait de la mer et pénétrait une vallée de nuages. Les eaux étaient encore bleues et Orion tout juste visible dans le ciel pâle et argenté. Les vagues blanches bordaient la côte et les cabanes des pêcheurs, carrées, nettes et sombres sur le sable clair étaient très proches de l'eau. Les murs de ces cabanes étaient de bambous et les toits étaient couverts de feuilles de palmiers liées les unes aux autres et disposées en pente afin que les fortes pluies ne puissent pénétrer. Pleine et ronde, la lune traçait un sentier de lumière sur les eaux dansantes. C'était une énorme boule d'or – vous n'auriez pu l'encercler de vos bras. S'élevant au-dessus de la vallée de nuages, tout le ciel lui appartenait. Le bruit de la mer était incessant, et cependant un immense silence régnait.
Vous ne conservez pas une impression, pure et simple, telle quelle, mais il vous faut toujours l'entourer de tout l'attirail des mots. Les mots déforment la sensation et la pensée qui tourne autour d'elle la renvoie dans l'ombre et l'écrase de peurs et d'envies gigantesques. Vous ne conservez jamais une sensation et rien d'autre : la haine ou cette étrange impression de beauté. Lorsque la sensation de haine se manifeste, vous la déclarez mauvaise. Apparaît alors la contrainte, la lutte pour en triompher, le tumulte des idées. Vous souhaitez conserver l'amour, mais vous le brisez en l'appelant humain ou divin. Vous le masquez avec des mots, lui donnant un sens habituel, ou disant qu'il est universel. Vous expliquez comment on doit l'éprouver, comment le conserver, pourquoi il disparaît ; vous pensez à quelqu'un que vous aimez, ou qui vous aime. Il existe toute sorte de mouvements verbaux.
Essayez de conserver le sentiment de la haine, de la jalousie, de l'envie, et le venin de l'ambition. Car après tout, ce sont ceux-là qui occupent votre vie quotidienne, quand bien même vous souhaitez vivre dans l'amour, ou dans le mot amour. Mais étant donné que vous éprouvez cette sensation de haine, ce désir de faire mal à quelqu'un d'un geste ou d'un mot, essayez de déterminer si vous pouvez vivre avec. Est-ce possible ? Avez-vous jamais essayé ? Essayez de conserver une sensation, et regardez ce qui se produit. Vous constaterez que c'est terriblement difficile. Votre esprit ne voudra pas se détacher de cette sensation, et viendra s'interposer avec ses souvenirs, ses associations, ses permissions et ses interdictions, son bavardage incessant. Prenez un coquillage. Pouvez-vous le considérer, vous émerveiller devant sa beauté délicate sans dire que cela est joli, ou de quel animal cela provient ? Pouvez-vous regarder sans le mouvement de l'esprit ? Pouvez-vous vivre avec la sensation au-delà du mot, sans la sensation qui est suscitée par le mot ? Si cela vous est possible vous pourrez alors découvrir quelque chose d'extraordinaire, un mouvement bien au-delà de toute mesure temporelle, un printemps que nul été ne suit.

Commentaires sur la vie, tome 3. Traduit de l'anglais par Nicole Tisserand © Buchet/Chastel, 1974.




Il est impossible de croire en la haine sans le soutien des mots. C'est par eux qu'elle va exister, être entretenue ou combattue. Sans eux elle va se perdre, glisser vers autre chose de cette matière mouvante et insondables qu'est l'âme humaine, comme le fleuve d'Héraclite où rien n'est fixe, où seuls les mots tentent d'arrêter quelque chose. Mais les mots eux-mêmes sont emportés ; seule notre peur, notre angoisse du mouvement les arrête. Les accumule, les amasse.
Ils sont pourtant, les mots, notre chant du monde, notre prolongement, notre lien de sujet à ce qui nous entoure. Lorsque leur chant nous traverse, nous sommes poète, dans un monde toujours naissant.
Mais plus souvent l'esprit traîne sa réserve de mots comme un fardeau, et un champ de bataille. C'est ce qui avait ému Freud, et intéressé Lacan, tous deux ont défini la psychanalyse comme la science du sujet aux prises avec le langage.

Primo Levi

Je comprends qu'on m'ordonne de me taire, mais comme ce mot est nouveau pour moi et que je n'en connais pas le sens ni les implications, mon inquiétude ne fait que croître. Le mélange les langues est un élément fondamental du mode de vie d'ici ; on évolue dans une sorte de Babel permanente où tout le monde hurle des ordres et des menaces dans des langues parfaitement inconnues, et tant pis pour ceux qui ne saisissent pas au vol. Ici, personne n'a le temps, personne n'a la patience, personne ne vous écoute ; nous, les derniers arrivés, nous nous regroupons instinctivement dans les coins, en troupeau, pour nous sentir les épaules matériellement protégées.
Je renonce donc à mes questions et sombre rapidement dans un sommeil âpre et tendu qui ne me laisse en réalité aucun moment de répit : je me sens menacé, traqué, je suis prêt à tout instant à me raidir en un réflexe de défense. Je rêve, et je rêve que je dors sur une route, sur un pont, en travers d'une porte au beau milieu d'un va-et-vient continuel.
[...] Tandis que, les mains vides, le pas lourd, nous revenons encore une fois de l'entrepôt, une locomotive nous barre la route, avec un bref coup de sifflet. Tout heureux de l'interruption forcée, Null Achtzehn et moi nous nous arrêtons : le dos voûté, hébétés de fatigue, nous attendons que les wagons aient fini de défiler lentement devant nous.
... Deutsche Reichsbahn. Deutsche Reichsbahn. SNCF. Deux gigantesque wagons russes, avec la faucille et le marteauà moitié effacés. Deutsche Reichsbahn. Puis Cavalli 8, Uomini 40. Tara, Portata : un wagon italien... Ah ! monter dedans, se blottir dans un coin, bien caché sous le charbon, et rester là sans bouger, sans parler, dans l'obscurité, à écouter sans fin le bruit rythmé des rails, plus fort que la faim et la fatigue, jusqu'au moment où finalement le wagon s'arrêterait ; je sentirais la tiédeur de l'air et l'odeur du foin et je pourrais sortir à l'air libre, dans le soleil : alors je m'étendrais par terre, je baiserais la terre, comme dans les livres, le visage dans l'herbe. Puis une femme passerait et me demanderait en italien : "Qui es-tu ?", et en italien je lui raconterais, et elle comprendrait, et elle m'inviterait à manger et à dormir. Et comme elle ne croirait pas aux choses que je lui dirais, je lui ferais voir le numéro sur mon bras, et alors elle me croirait...
... C'est fini. Le dernier wagon est passé et, comme au théâtre lorsque le rideau se lève, voici que surgissent sous nos yeux la pile de poutrelles en fonte, le Kapo debout dessus sa baguette à la main, et les silhouettes efflanquées des camarades qui vont et viennent, deux par deux.
Malheur à celui qui rêve : le réveil est la pire des souffrances. Mais cela ne nous arrive guère, et nos rêves ne sont pas longs : nous ne sommes que des bêtes fourbues.
Nous revoici au pied de la pile, Mischa et le Galicien soulèvent une poutrelle et nous la déposent rudement sur les épaules. Comme c'est le travail le moins fatigant, ils rivalisent de zèle pour le conserver : ils interpellent les traînards, nous pressent et nous harcèlent continuellement, imposant un rythme de travail insoutenable. Cela me remplit d'indignation, et pourtant je sais bien qu'il est dans l'ordre des choses que les privilégiés oppriment les non-privilégiés puisque c'est sur cette loi humaine que repose la structure sociale du camp.

Si c'est un homme. © Franco Antonicelli, 1947. © Giulio Einaudi, 1958.
Traduction Martine Schruoffeneger © Julliard, pour la traduction française, 1987.




Primo Levi s'astreint à une observation précise. Agressions extérieures et intérieures se succèdent, nous sommes seulement au début du récit :
La société concentrationnaire est structurée par la loi des privilèges, ce qui est mis en évidence par tous les auteurs sur les camps.
Le rêve est mis à mal de fournir un rôle de soupape psychique.
Le rêve défait aussi d'une autre manière : il transpose, il dénature (ici les lieux, qui deviennent ceux du monde extérieur : route, pont, porte, lieux de passage), peut-être de manière à désamorcer la part la plus dangereuse du mal, qu'est l'évocation des lieux représentant la liberté. Le rêve ainsi à la fois donne et expulse le souhait. Quelque chose, rêve ou cauchemar, disparaît au réveil, c'était un rêve. Il n'en va pas de même avec la rêverie – le rêve conscient – qui n'a pas dénaturé le souhait. Après la rêverie, c'est toujours le rêve : "Malheur à celui qui rêve : le réveil est la pire des souffrances."
"[...] les privilégiés oppriment les non-privilégiés puisque c'est sur cette loi humaine que repose la structure sociale du camp."
On voit ainsi, comme par une vision pénétrante que l'existence même du privilège (d'où qu'il vienne, pouvoir ou argent) implique cette forme verrouillée de société. C'est pourquoi l'abolition des privilèges a toujours été à l'origine de la Révolution (bien nommée par le génie de la langue puisqu'elle n'est qu'un retournement ramenant peu à peu l'état ancien.) Cette structure sociale semble être celle de toute société moderne, bien que l'oppression y soit maintenue en grande partie dans les formes moins violentes de la compétition.
Les sociétés traditionnelles (dans leur ensemble, selon René Girard) avaient d'autres fondements que cette "loi humaine" puisque structurées par le religieux, qui fait appel à une extériorité.